Atteinte à la liberté de pensée

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Atteinte à la liberté de penser
L’importance des mots

L’article 18 de la déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 proclame : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion […] ». Comment peut-on priver quelqu’un de sa liberté de pensée ? C’est ce que nous allons voir.

Regardons de près en quoi les mots, leur usage, leur sens sont d’une grande importance. Leur pouvoir est crucial. Par extension le pouvoir de ceux qui le savent est grand.

Rappelons des faits fondamentaux. C’est l’usage des mots qui distingue l’Homme de l’animal. C’est une définition philosophique de l’humanité. Aucun animal ne pourra jamais assembler des mots, des signes – porteurs de sens – pour construire des phrases – création de nouveau sens -, c’est la notion de langage articulé. Certes on peut en dresser certains à répéter des mots, assurément les cétacés usent d’une communication complexe… Mais le langage articulé est une spécificité humaine.

Autre point essentiel qu’il faut savoir : ce sont les mots qui précèdent et engendrent les idées. Aussi inouï que cela puisse paraître, ce n’est pas l’inverse. L’éminent linguiste F. de Saussure écrivait : « Abstraction faite de son expression par les mots, notre pensée n’est qu’une masse amorphe et indistincte ». En effet la pensée n’existe que quand elle a trouvé sa formulation dans les mots, sinon on reste dans une intimité qui n’a pas été réfléchie. On ne sait alors pas où commencent ses pensées ni où se terminent celles d’autrui… Donc les idées qu’une personne peut développer dépendent directement des outils qu’elle aura acquis pour cela.

La maîtrise du langage au cœur du pouvoir

La liberté de pensée peut très bien être obstruée précisément par cet outil qu’est le langage et qui coïncide tant avec la pensée. On croit penser par soi-même. Mais on se fait une opinion propre via ce que l’on entend, étudie, discute… au sein d’un environnement que l’on appelle culture. Ce n’est jamais sans influence.

Les mots peuvent contenir des jugements, transmettre des émotions, être connotés. On peut, par le seul choix des termes, modifier l’interprétation, glorifier ou dénigrer. Ils peuvent donc orienter la pensée et par conséquent les comportements. Pour citer le sociologue P. Bourdieu : « En fait les mots exercent un pouvoir typiquement magique : ils font croire, ils font agir. » Il suffit alors pour qui cherche à asseoir son propre pouvoir de savoir les manier, voire les détourner. Et celui qui parvient à imposer son vocabulaire impose en même temps ses valeurs, son système, amène l’autre sur son terrain pour une lutte inégale. Les mentalités sont colonisées.

Bien évidemment ce qui donne un tel pouvoir, les mots en l’occurrence, constitue un centre d’intérêt majeur chez les ambitieux de pouvoirs. Et cela éclaire d’autant mieux l’étroit rapprochement opéré entre les hommes politiques et le plus grand vecteur d’influence que sont les médias, http://www.sentinelles-de-la-republique.com/la-concentration-des-medias-nest-pas-democratique/.

L’auteur Georges Orwell a parfaitement démonté les ressorts de ce mécanisme dans son roman 1984. Il évoque une dictature qui utilise une langue, baptisée favorablement novlangue (newspeak), qui désapprend à penser en limitant, simplifiant et détournant les mots.

Les techniques de détournement de la pensée

Euphémisme anesthésiant, ambiguïté polysémique, communication anxiogène, oreilles flattées, sous-entendus de connivence, sourde tautologie, expressions standardisées insipides, néologismes idéologiques, significations oblitérées, logorrhée lénifiante, argumentaires auto référents, conformisme exalté, faux dilemmes muselant, dialectique spécieuse,…*

Où l’on voit que les techniques à l’œuvre quotidiennement sont nombreuses. Et que ce n’est pas la richesse du vocabulaire qui fait défaut pour les dénoncer, alors même que ces manœuvres visent à l’appauvrissement de la pensée. Il y a donc moyen de les contrebalancer. C’est ainsi que l’instruction est cruciale pour permettre, moyennant efforts, l’autodéfense intellectuelle. Limitons-nous à détailler quelques exemples de techniques de détournement.

L’euphémisme. « Plan social » pour « mise au chômage organisée d’employés ». « Cohésion sociale » pour « ordre ». On notera l’usage intensif de « social ». « Croissance négative » pour ne surtout pas prononcer décroissance, voire laisser entendre « récession » ou « déflation ». « Le dégât collatéral », « le théâtre d’opérations »… Les exemples foisonnent. À noter que les « journalistes » de télévision poussent plus loin dans la censure du vocable « mort » : « l’accident a fait 3 victimes et 12 blessés ». A charge de chaque homme libre de décrypter cette aberration que les victimes sont les morts, mais pas les blessés !

La connotation peut aller jusqu’à l’inversion de sens. Par exemple ces termes passe-partout de « réforme » ou de « modernisation » qui, sous couvert d’effet d’action positive, servent bien souvent à valoriser des politiques réactionnaires, à maquiller des régressions sinon des renforcements conservateurs.

Le détournement de sens. Les « pauvres » deviennent des « personnes de conditions modestes » que l’on finira par désigner, par commodité, « personnes modestes ». Leur supposé manque d’ambition serait donc la cause principale de leur sort grâce à ce tour de passe-passe (!). C’est la même chose pour les « opprimés » ou « exploités » qui sont devenus des « exclus ». C’est pratique. Il y avait des oppresseurs identifiés, désormais, le terme « exclueur » n’existant pas, l’exclu est responsable de son sort. Et il n’y a donc plus à discuter d’injustice, mais à s’armer de compassion. [1]

Les mots usés. Certains mots sont vidés de leur substance à cause de la saturation médiatique. Exemple « social », « réforme » (encore eux), « sécurité », « durable »… Qui n’a pas remarqué certains termes pendus à la langue de telle ou telle personne médiatisée ? L’appauvrissement du vocabulaire est un corollaire du martèlement. Les mêmes mots revenant en boucle, on fait accroire que peu de termes existent pour décrire le réel. Cela restreint les limites de la pensée. Et cela est servi par des médias de l’instantané, qui ne permettent pas le lien entre temps et pensée, ce qui a permis l’avènement de ce profil moderne d’informé-ignorant.

Les faux dilemmes. Ils relèvent plus du raisonnement que du choix des mots mais résultent et se renforcent de l’appauvrissement lexical. Il est assez criant de constater tous ceux installés dans l’esprit des individus. Celui qui critique un écart, voire un ravage du libéralisme serait un communiste ou un anti-américain. Celui qui souhaite débattre d’une thèse officielle serait un adepte des complots… Le faux dilemme se fonde sur l’esprit manichéen, ou binaire, qui domine partout. Il prône systématiquement le tiers exclu, et réfute la notion de degrés. Telle idéologie est bonne ou pas, « si vous n’êtes pas avec moi vous êtes contre moi » (credo busho-sarkozyste), certaines personnes sont bonnes ou mauvaises dès la naissance, une personne est sotte ou intelligente, tel trait est acquis ou inné… C’est caractéristique de la tournure d’un esprit simpliste. Les réponses argumentées viennent se butter contre une posture réflexe, qui a évacué le raisonnement autonome et souple ; le débat s’en trouve stérilisé.

La création utilitaire. On le voit avec la connotation positive du néologisme « novlangue ». Quand un mot est créé, la signification qui sera adoptée découlera de la connotation que l’on aura voulu lui attribuer. A lire : l’analyse de la fabrication du terme vidéo-protection dans l’article idoine http://www.sentinelles-de-la-republique.com/video-protection-un-mythe-pour-pallier-une-triste-realite/.

L’idéologie libérale** bien servie

Nos paroles viennent se mouler dans cette langue aseptisée omniprésente. Et force est de constater que celle-ci sert l’idéologie dominante actuelle. Elle est même partie intégrante de cette dernière qui s’active continuellement à s’auto-valider. C’est d’autant plus décelable à mesure que les contestations prennent de l’ampleur. Bien entendu la propagande n’est pas son apanage, cela concerne tous les pouvoirs et de tous temps. Mais pour le coup, les idées sont présentées comme aux origines d’un système, alors que c’est ce système qui les met en place pour se légitimer. Et l’objectif est le conformisme des gens. C’est très important à savoir, car s’ils n’ont plus les outils pour décrire et comprendre, ils n’en auront pas pour la critique. Les citoyens seraient alors pris dans un carcan invisible, incapables d’imaginer la possibilité d’alternatives viables.

Conclusion

On peut donc agir sur le cerveau d’autrui en propageant certaines habitudes langagières, en favorisant une fréquence et une interprétation de certains mots. Il faut garder en tête les deux intentions du novlangue. Il empêche d’énoncer des idées, de penser certaines choses, obligeant à répéter des slogans comme des mantras. Et il formate les esprits, en créant des postures mentales qui se fondent à dessein dans l’idéologie dominante. L’intégration de l’individu au système devient parfaite.

Rendons donc au dictionnaire sa vertu. Allons le consulter pour que l’esprit entretienne son discernement grâce à la richesse du vocabulaire. C’est l’objet du petit dictionnaire de ce site http://www.sentinelles-de-la-republique.com/category/dictionnaire-citoyen/ qui est là pour tenter de contrer le travail de redéfinition constant. Et souvenons-nous aussi du mot d’Albert Camus : « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ». C’est la liberté de pensée qui est en jeu, elle-même garantie, dans son principe, par la déclaration universelle des droits de l’Homme ; parce qu’il faut des mots pour penser.

Auteur : Mychkine

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* … et aussi : langage technocratique décourageant, anglicismes inutiles évidents, tabous hypocrites, politiquement correct, langage diplomatique déplacé, langue de bois généralisée, verbiage voulu, démagogie répandue, discours soporifiques, persuasion invisible, omissions méprisantes, messages subliminaux, censure invisible, propagande sournoise, émotions exacerbées, formatage intangible, aliénation insoupçonnée, glissements sémantiques iniques, sujets confinés, redéfinition implicite, lâches circonvolutions, lieux communs neutralisants, autocitations des médias, vocabulaire aseptisé, phraséologie démocratique, brouillage de crâne, vulgarité assumée, semi-mensonges par connotations, barbarismes branchées ineptes, leurre de contradiction, vain pédantisme, termes galvaudés, sophismes répandus, succédanés trompeurs, raccourcis caricaturaux, torrent de paroles.

** Telle que connue dans la pratique jusqu’à présent.

[1] en substance d’après « LQR, la propagande au quotidien » (Eric Hazan)
philosophie et spiritualité : http://sergecar.perso.neuf.fr/index.htm
P. Bourdieu : http://adonnart.free.fr/doc/parler.htm
Normand Baillargeon : http://olivier.hammam.free.fr/imports/auteurs/normand/cours1.htm#PART08

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