
Les hommes et femmes politiques français, dans leur très grande majorité, sont des professionnels de la politique.
Par professionnel on peut supposer qu’ils ont acquis et développé les compétences qui leur permettent de gérer les affaires publiques (la République).
Mais par professionnel il faut aussi penser que la politique est leur moyen de subsistance, leur travail, là encore pour la très grande majorité d’entre eux.
Et c’est là que le bât blesse. En effet, l’absence chez la plupart des hommes politiques français d’activité principale en dehors de leur « engagement » politique est porteur intrinsèquement de perversions.
Si vous avez un travail, vous allez dans un premier temps chercher à le conserver, puis dans un second temps, si les conditions le permettent, chercher à évoluer, en termes de responsabilités, d’expertises et/ou de revenus.
L’homme politique fait de même.
Pour conserver un emploi (faute d’activité autre pour subsister), il va être capable de compromissions, de dévoyer son engagement, de pervertir sa mission auprès de ses électeurs, de cumuler les postes pour atténuer la perte de l’un d’entre eux.
Pour augmenter ses revenus, il va chercher à cumuler ceux-ci, ainsi que les indemnités, les remboursements de frais…
Cela explique en grande partie la réticence de la classe politique à limiter, voire interdire, le cumul des mandats. C’est naturellement, pour ceux qui sont en place dans les appareils politiques, une perte potentielle de revenus considérable et la perte de l’effet assurance d’un poste par rapport à un autre. Les arguments avancés pour justifier les cumuls sont risibles ou vides :
- cumuler mandat national et local permet de faire avancer les dossiers : argument clientéliste, dans lequel on voit que la forme et les réseaux priment sur le fond du dossier ;
- rester au contact des réalités : outre que les députés ont une permanence dans laquelle ils peuvent recevoir des « vrais gens » avec des « vrais problèmes », je ne suis pas sûr que le cumul des réunions obligatoires ainsi que des formalités inhérentes aux différents postes permettent de garder beaucoup de temps pour « rester au contact des réalités », sans compter le temps qui ne sera pas passé sur les dossiers dont a la charge le cumulard.
On reviendra sur ce cumul des mandats…
Il en découle le grippage des appareils politiques. En effet, comment mieux protéger ses revenus qu’en contrôlant la concurrence ? Au sein de son propre parti, c’est facile de s’assurer, une fois qu’on est en place, que personne ne vienne nous marcher sur les plates-bandes. Pour ce qui est de le concurrence, on peut trouver des accords, histoire de se « partager » les postes…
Autre conséquence : les formations spécifiques aux hommes politiques. Une très grande partie du corps politique français est issue de Science Po, complété de l’ENA pour une bonne part (ce n’est pas le cas de notre président actuel, certes). Mais la question est : ces gens ont-ils fait ce parcours pour servir l’Etat, puis ont-ils décidé ensuite de mettre en avant leurs convictions politiques, ou bien ont-ils choisi dès le départ cette voie pour pouvoir réussir leur « carrière » politique. Bourdieu croyait savoir que la jeune Ségolène Royal s’est « posé la question du choix entre la gauche et la droite en terme de plan de carrière » et qu’elle a choisi la gauche faute de places à prendre à droite… Cette affirmation est certes à prendre au conditionnel, mais révélatrice de cette problématique du plan de carrière politique.
Cela va désormais plus loin. Jean S., fils d’un certain Nicolas S., a décidé, manifestement, de se lancer dans une carrière. Mais ce n’est pas d’une carrière d’avocat dont nous parlons. C’est celle d’homme politique. D’ailleurs il parait douteux qu’avec un mandat de conseiller général, une position élevée à l’UMP des Hauts de Seine et un mandat d’administrateur de l’EPAD, Jean S. trouve suffisamment de temps pour retrouver le chemin des cours, le cas échéant, cela jetterait un doute sur l’intensité de son engagement auprès du peuple français (neuilléen surtout).
Jean S. veut simplement faire homme politique, comme papa ! C’est une carrière intéressante. Pas la plus rémunératrice, mais tout de même très confortable : il y a aussi beaucoup d’avantages en nature, et le petit bonus du pouvoir…
Mais dans cette jungle professionnelle, que deviennent les électeurs, que devient le peuple ?
Rien. Il est mis de coté, il n’est plus qu’un moyen pour accéder à un poste, il est réduit à un consommateur de politique, il n’est pas un acteur de la vie de la nation. La République, la chose publique, est ignorée en fin de compte.
L’élu, de représentant du peuple français désigné par le suffrage universel, et donc redevable devant lui de ses actes, au quotidien, devient un bateleur soucieux de son image, soucieux de trouver le bon « mix produit », la bonne « accroche commerciale » pour marquer le plus les esprits. Et le moyen remplace peu à peu la fin, dans un phénomène de perte de sens, de perte de repères personnels, accentué par une durée de vie politique qui se compte en décennies…
Peu importe les convictions, il faut trouver un job.
Et pour cela, à chacun sa stratégie :
- grimper les échelons d’un parti établi (UMP, PS…) ;
- trouver une niche produit et lancer une start-up ;
- changer le packaging d’un vieux parti sans élan ;
- trahir son camp (mais encore faudrait-il vraiment avoir des convictions pour parler de trahison…) : les transfuges socialistes au gouvernement Sarkozy… et Sarkozy lui-même, en son temps ;
- jouer sur l’échelon local ou national.
Pour tout homme politique adoptant cette « tactique », la conviction personnelle, l’engagement, sont des notions dépassées.
Et le souci, c’est que ce mode de fonctionnement devient tellement généralisé qu’il obère toute possibilité de renouvellement, toute possibilité pour le peuple français de trouver des représentants qui seront fidèles à l’esprit de la République, qui agiront, au sein du peuple français, dans l’intérêt de celui-ci, qui respecteront des engagements pris devant celui-ci.
Il reste toutefois, et heureusement, des moyens de défendre la République contre les dérives de la classe politique.
Les citoyens peuvent utiliser leur bulletin de vote, ils peuvent aller voir leurs représentants (maires, conseillers généraux, conseillers municipaux, conseillers régionaux, députés, sénateurs…), leur demander des comptes, leur poser des questions, ils peuvent les sanctionner, et leur dire pourquoi ils le font.
La démocratie française, en effet, cela ne devrait pas être des élites qui gèrent nos intérêts au mieux de leurs intérêts.
Auteur : Martigan
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